Lutèce,
la Vogue, la seconde Vogue avaient disparu ; un besoin de
travail esthétique et créateur avait induit les meilleurs d’entre les jeunes
écrivains en l’espoir qu’un répit leur serait accordé de quelques années, leur
permettant l’élaboration recueillie de l’œuvre qui était en eux. Ils ne réclamaient
que la déférence, de l’attente et du silence ; mais il n’en pouvait être
ainsi. Des principes tumultueusement émis avaient soulevé trop d’hostilités. Le
journalisme ne s’était pas encore imposé les règles commerciales qui en font
aujourd’hui, en matière littéraire, une manière d’entreprise de publicité avec
ses tarifs que connaissent les éditeurs. Le journaliste trouvait motif à copie
où il lui plaisait ; il lui était loisible de citer nominalement un homme
de lettres sans que celui-ci ou son éditeur eussent à passer au préalable à la
caisse du patron ou de l’administrateur. Nos rédacteurs de feuilles
boulevardières trouvaient, donc, un stimulant inépuisable à leur verve dans
cette « décadence » et ces « décadents » hypothétiques. Au surplus,
ils rendaient ainsi service à la littérature nouvelle, car la négation, en
pareil cas surtout, vaut l’affirmation ; et les jeunes écrivains débordés
par les communiqués de l’Argus de la Presse, s’amusaient volontiers de
tout ce bruit offensif et même profitable à leurs idées, ne songeant même pas à
y mêler leurs voix.
Tout pourtant n’était pas
gracieux dans ces appréciations, ou mieux, ces dépréciations de leurs efforts ;
mais leur existence publique s’en confirmait de jour en jour, c’était, se
disaient-ils, au souvenir du « barbare fou », de Victor Hugo, au « balai
ivre », d’Eugène Delacroix, une des formes de la gloire. Cependant le
Naturalisme avait déteint sur la phraséologie des homes d’esprit du Figaro,
et c’est, non sans quelque dégoût révolté, que nos jeunes idéalistes y lisaient
en nouvelle à la main, après un préambule plutôt pénible concernant la Tour
d’ivoire, cet aphorisme : « les Symbolistes sont donc des Poë de
chambre ? » L’esprit français a connu plus de finesse ! Aussi
bien, lorsque Émile Zola lui-même, irrité autant qu’étonné de n’avoir pas
enterré avec Victor Hugo l’Idéalisme et la Poésie, s’emportait, dans un article
du dit Figaro, jusqu’à traiter nos Symbolistes d’« empoisonneurs »,
tels de ceux-ci sentirent que l’heure de la réserve laborieuse et du silence
fécond n’avait pas encore sonné pour eux.
Paul Adam rentré de
Nancy, l’âme encore frémissante d’une campagne électorale, s’aboucha avec
Vielé-Griffin et Henri de Régnier : ils rédigèrent une réponse que Maurice
Barrès le nouveau député s’offrit à faire passer dans la Presse.
Elle était fort digne,
fort noble et fort belle, si je me souviens, cette réponse : je regrette
de n’en avoir pas gardé la minute. La Presse nous renvoya au Figaro
où avait paru l’attaque ; là, Francis Magnard, guidé par l’amabilité
déférente qui caractérisa toujours ses rapports avec les lettrés, fut remarquer
aux jeunes protestataires que leurs signatures n’avaient pas assez de poids :
« Apportez-moi, disait-il au résumé, un manifeste, un grand article que signera
un groupe nombreux, je vous le ferai passer en première colonne. »
Il apparaissait très
clairement dès lors qu’une campagne affirmatrice devrait être entreprise et, devant
les procédés dilatoires des journaux qui par ailleurs accumulaient leurs diffamations,
on se résolut à publier une « revue de combat » : c’est l’origine
des Entretiens politiques et littéraires, dont le titre lui-même est une
petite révolution.
La littérature, depuis
bien des années, s’était murée dans sa « Tour d’ivoire » ;
désormais, elle se mêlerait activement au problème quotidien. Sans doute, du
socialisme chrétien mâtiné de boulangisme, elle marcha assez rapidement aux
conclusions logiques et follement idéalistes de l’anarchie : C’est au
bruit des explosions et par l’éloge de Ravachol que se clôt cette première
intrusion de l’idéalisme symboliste dans l’art de gouverner la cité ! Il n’en
faut pas moins constater que les débuts de « l’intellectualisme »
politique dont nous ne voulons pas apprécier le rôle prépondérant dans l’histoire
des trente dernières années de République française, se retrouveront en partie
dans cette petite feuille rouge, dont furent nommés rédacteurs en chef et
successivement le catholique Georges Vanor et le sémite Bernard Lazare. Je ne
sais, tant ces épisodes sont liés aux souvenirs et aux amitiés de ma jeunesse,
s’il me serait possible d’analyser sans longueur et sans partialité, ces trois
années de combats joyeux pour le triomphe d’un idéal de logique et de liberté.
Depuis nos divergences se sont accentuées, nos routes ont bifurqué, la mort est
intervenue…, et la Vie et les ambitions amoindrissantes.
Aussi bien, peut-on se
borner à citer l’avant-propos du troisième volume :
« Il n’est peut-être
pas inconvenant, au début de cette année 1892, la troisième de notre périodicité,
de préciser le caractère, déjà sensible, de cette publication.
Fréquemment (et nous
aurions mauvais gré de n’en pas remercier nos gracieux critiques) des juges ont
compris, en bonne place, ces Entretiens dans des énumérations de « jeunes
revues » ; or nous ne saurions accepter, sans arrogance, cette double
gracieuseté… Non, ces Entretiens n’ont eu souci que de justifier leur
titre même…
Appellerons-nous ce léger
in-16 carré un « fumoir spéculatif » ; où se donnent rendez-vous
quelques esthètes pour y deviser des choses qui les sollicitent, au hasard des
circonstances ? Peut-être serait-ce quelque peu prétentieux ; mais,
puisque la métaphore nous guide, admettons que M. Paul Adam ouvre grande notre
croisée, parfois, pour haranguer d’un beau socialisme idéiste la Rue, puis, se
retournant, symétrise en larges synthèses nos divergences esthétiques ;
admettons que M. Henri de Régnier se penche, silencieux, pour allumer son
cigare d’un feuillet embrasé des Rougon-Macquart ; M. Félix Fénéon
déchiffre, en se jouant, d’illisibles manuscrits de Jules Laforgue que lui
communiqua M. T. de Wyzéwa ; M. Bernard Lazare narre quelques légendes
noblement ou cruellement symboliques ; M. Jean Thorel avertit ; M.
Pierre Quillard approuve, à demi ; M. Lucien Muhlfeld logique, objecte ;
là, MM. É. Dujardin, G. Vanor, Th. Randal, A. Germain ; ici, MM. Ferdinand
Hérold, É. Goudeau, J.-E. Schmitt, G. Mourey, J. Cousturier, G. Lecomte ;
M. Bailly donne un conseil ; M. Vanier un renseignement ; d’un
sourire, MM. Mallarmé et Verlaine, nos maîtres, approuvent ou admonestent ;
la porte toujours, entrebâillée, s’ouvre sur de nouveaux survenants : MM.
André Gide, Stuart Merrill, Pierre Louÿs, d’autres, et tant qu’il restera
métaphoriquement un fauteuil et un cigare… »
« Fumoir spéculatif »,
en effet, riche d’hyperboles et de gaîté : sérieux d’âme et de pensées que
voile un paradoxe, amour sans limite et sans restriction de l’art et de la
justice, union dans cette grande folie du rêve et de l’espoir qui magnifie
toute jeunesse au seuil de la réalité, et qui est la noblesse perpétuée de l’humanité
même. Nous avons connu aux jours lointains de cette « terreur symboliste »
qui dura plusieurs années, j’en appelle à ceux qui abordèrent leur vingtième
année à mes côtés, des joies et des triomphes qu’aucune gloriole académique ne
pourra égaler. Aucune victoire pour une âme bien trempée ne vaudra la lutte ;
et l’acquiescement unanime lui apparaît de loin comme la décrépitude de l’Idée
qui a porté son fruit.
Ainsi parlions-nous dans
notre « fumoir spéculatif » ; et, pour le public, nous rédigions
paradoxes et lazzis, notules hyperboliques et déconcertantes ; lui faisant
assavoir, en caractères gras, que : « Pour être appréciés, ces Entretiens
doivent être lus avec attention et intelligence. »
En politique, si
politique il y eut ? la simplicité logique et généreuse de nos
collaborateurs fut dévastatrice de toute notion concrète ; ils n’acceptaient
que l’absolu ! Vanor réclamait le châtiment des blasphémateurs et que la
langue des banqueteurs du Vendredi-Saint fût percée d’un fer rouge ;
Bernard Lazare, devant l’affolement que produisit l’acte de Ravachol, citant
Berthelot lui-même alors ministre, publiait, malgré telle ordonnance assez
naïve d’un gouvernement paternel, la formule de la dynamite !
Les Entretiens
politiques et littéraires naquirent, semble-t-il, à leur heure pour
souligner de leur attitude l’élargissement des préoccupations intellectuelles
des jeunes lettrés de cette heure précise. On peut dire d’eux, sans exagérer la
portée de cette équipée de jeunesse ni chercher l’origine de toute la pensée
contemporaine dans ces trop brefs feuillets hyperboliques, qu’ils furent trop
goûtés de l’élite d’alors et trop imités par la suite pour n’avoir pas
correspondu à des nécessités intimes.
C’est au Mercure de France,
dont Alfred Vallette promettait de faire une revue née pour la durée, et on
sait qu’il a tenu sa promesse, que se consolida le mouvement « symboliste ».
Les Entretiens, « faculté
de combat », s’effacèrent à l’heure par nous choisie, leur but étant
atteint.
(p. 204-207)